
Cerner la désinformation pour mieux la combattre
Membre de l’Académie des sciences et directrice de recherche émérite à l’Inserm, Dominique Costagliola est cosignataire d’un rapport sur l’information en santé(1) remis, le 12 janvier dernier, à Stéphanie Rist, ministre de la Santé, des Familles, de l’Autonomie et des Personnes handicapées. Elle revient sur ce travail d’analyse et évoque des pistes concrètes pour lutter contre la désinformation en santé.
Mars 2026 (n° 409) – Texte : Chloé Dussère
Temps de lecture : 15 minutes
Entre août et novembre 2025, vous avez interviewé 270 personnes représentantes d’agences sanitaires, associations, médias, établissements de santé… Qu’avez-vous appris de ces échanges ?
Dominique Costagliola : Plusieurs constats ont été largement partagés, comme le manque d’outils pour décoder l’information en santé afin que chaque citoyen puisse faire des choix éclairés. Il est apparu également nécessaire que les scientifiques soient formés à prendre la parole pour véritablement transmettre, et non pas imposer leur vision. Enfin, nous avons constaté de grandes disparités entre les institutions concernant la détection et la prise en charge de la désinformation. Parfois, certaines universités hébergent des colloques organisés par des étudiants ou des diplômes universitaires (DU) fondés sur des informations douteuses, sans que leur président ne soit tout à fait au courant. De même, certains chercheurs communiquent sur des sujets qui sortent de leur champ de compétences, ce qui participe à la diffusion d’une mauvaise information.

Scientifiques, chercheurs, journalistes, enseignants… il est urgent d’améliorer notre façon d’informer pour récréer la confiance. »
Dominique Costagliola,
membre de l’Académie des sciences et directrice de recherche émérite à l’Inserm
En France, qui sont les désinformateurs et comment agissent-ils ?
D. C. : Leurs profils sont très variés : influenceurs, groupes militants, professionnels de santé, scientifiques, médias, autorités publiques, personnalités politiques, industriels… Ils agissent le plus souvent dans un objectif mercantile. Dans le domaine du cancer, par exemple, ils se servent des réelles difficultés rencontrées par les personnes malades et profitent de leur situation de fragilité pour commercialiser des « solutions miracles ». Celles-ci sont, au mieux, inefficaces et, au pire, dangereuses si elles les incitent à arrêter leur traitement, par exemple. La désinformation prend racine dans les débats scientifiques qui ont toujours existé, mais elle est amplifiée par les réseaux sociaux qui ne sont pas aussi neutres qu’ils le prétendent. Leurs algorithmes mettent en avant certains sujets plutôt que d’autres, comme les médias qui font des choix éditoriaux.
Qu’en est-il des médias généralistes ?
D. C. : Certaines chaînes de télévision participent directement à la désinformation en donnant la parole à des scientifiques controversés. D’autres médias, parmi les plus reconnus, contribuent à la mésinformation. Par exemple, l’idée que le nombre de cancers exploserait chez les jeunes a été relayée par de nombreux médias traditionnels alors même que les organismes de référence, tels que l’Institut national du cancer, proposent une analyse beaucoup plus contrastée sur le sujet.
Quelles sont vos recommandations ?
D. C. : Pour rétablir la confiance et lutter efficacement contre la désinformation, il est essentiel d’agir sur tous les plans, sans se borner à faire la chasse aux fake news. Il y a beaucoup à faire en matière d’éducation, notamment, pour promouvoir l’esprit critique, la science, la recherche et expliquer le fonctionnement des médias. Chaque institution (agences, ministères, universités, établissements de santé, etc.) doit aussi élaborer son propre plan public d’information et de lutte contre la désinformation. Il semble également essentiel de faire réellement appliquer les lois et règlements qui sanctionnent les désinformateurs, mais aussi de faire de l’infodémiologie(2) une priorité de recherche.
À la suite de votre rapport, l’État a lancé sa stratégie nationale de lutte contre la désinformation en santé, annonçant notamment la constitution d’un Observatoire dédié à ce thème. Quel regard portez-vous sur cette initiative ?
D. C. : C’est un début mais c’est très incomplet. En l’occurrence, évoquer un Observatoire de la désinformation sous-entend une position très passive, loin de l’ambition de fédérer, de coordonner plusieurs intervenants autour de la question : comment bien informer ? Et nous ne pouvons que déplorer l’absence de volonté de protéger les scientifiques qui sont de plus en plus attaqués, notamment par les influenceurs. Mais, dans tous les organismes, chacun peut agir à son échelle, en mettant en place des bonnes pratiques. Privilégier une information transparente, qui tienne compte d’études sérieuses plutôt que d’expériences vécues ou ressenties, semble un bon début.
(1) « Information en santé – Bilan des forces et des faiblesses – Recommandations pour une stratégie nationale d’information et de lutte contre la désinformation en santé », de Mathieu Molimard, Dominique Costagliola et Hervé Maisonneuve.
(2) Étude de l’information en santé et de son impact sur la santé publique.

Fake news : tous concernés ?
52 %
des Français
déclaraient en 2024 avoir été confrontés à la désinformation (ou fake news).
22 %
de la population
déclarent avoir déjà relayé une information qui s’est, par la suite, révélée mensongère.
- 43 %
des répondants
déclarent avoir déjà eu le sentiment d’avoir agi, dans le cadre de leur santé, en fonction d’une information qui s’est révélée mensongère. - 92 %
de la population considèrent qu’il est important de lutter contre les fake news.
- 47 %
des Français
déclarent avoir été confrontés à une fausse information concernant une question de santé, en 2024, soit une hausse de 10 points par rapport à 2020. - 68 %
des moins de 35 ans
disent avoir déjà cru ou fait confiance à une fake news (contre 53 % de la population générale).
Source : « Les fake news dans le domaine de la santé », étude Verian menée pour Harmonie Santé en partenariat avec l’Inserm du 11 au 16 décembre 2024. Échantillon de 2 000 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus.
Mésinformation ou désinformation : quelle différence ?
La mésinformation désigne la diffusion de fausses informations par leurs auteurs sans intention de nuire ou d’induire en erreur. En cause : une compréhension erronée, une interprétation incorrecte, une transmission inexacte…
La désinformation est conçue ou diffusée en toute connaissance de cause avec l’intention volontaire de tromper et de nuire. Et ce, pour des motifs économiques, idéologiques, religieux, politiques… Dans le domaine du cancer, cette désinformation peut avoir des conséquences graves : retard de diagnostic, abandon de traitement ou recours à des “solutions miracles” inefficaces voire dangereuses.
La Ligue dénonce un phénomène qui creuse les inégalités
Engagée de longue date en faveur d’une information fiable et utile pour les personnes malades et leurs proches, la Ligue nationale contre le cancer partage pleinement le constat posé par les pouvoirs publics : la désinformation en santé est un enjeu majeur de santé publique. Elle constate que ce phénomène affecte en priorité les publics les plus vulnérables et contribue à creuser les inégalités sociales et territoriales de santé.

Depuis plusieurs années, la Ligue est confrontée, sur le terrain comme en ligne, à la diffusion de fausses informations concernant la vaccination, les traitements, l’alimentation ou encore les causes environnementales des cancers. Cette désinformation touche en priorité les publics les plus vulnérables et creuse les inégalités face à la santé. Elle s’inscrit fréquemment dans des logiques marchandes prédatrices, exploitant la vulnérabilité des personnes malades et pouvant les conduire à des choix dangereux pour leur santé, comme l’abandon ou le retard de traitements.
Vers une stratégie nationale coordonnée
Nous saluons la volonté du Gouvernement de structurer une réponse systémique, fondée à la fois sur la veille, l’infovigilance, l’éducation critique et la responsabilisation des plateformes. Ces leviers font écho aux actions menées par la Ligue qui s’appuie depuis longtemps sur l’expertise scientifique, la pédagogie et la proximité avec les citoyens pour restaurer la confiance dans l’information en santé.
L’enjeu est clair : que chacune et chacun accède à une information fiable, compréhensible et adaptée à ses usages, afin de faire des choix éclairés pour sa santé. Au-delà de l’accès à l’information, il s’agit également de donner aux citoyens les outils nécessaires pour comprendre, décrypter et évaluer l’information en santé.
Éduquer à l’information pour renforcer la prévention
À ce titre, la Ligue contre le cancer a consacré la Semaine nationale de lutte contre le cancer, du 9 au 15 mars, à la question de l’information en santé auprès des plus jeunes. L’objectif est de développer une prévention fondée sur des messages justes, validés scientifiquement, mais aussi adaptés à leurs codes, leurs pratiques digitales et leurs modes de consommation de l’information. Cette démarche s’inscrit plus largement dans une éducation à la science, aux médias et à l’esprit critique, indispensable pour renforcer durablement la prévention.
Face à la désinformation, la réponse ne peut être ni ponctuelle ni descendante. Elle doit s’inscrire dans la durée, associer les acteurs de santé, de l’éducation et de la société civile. Elle doit également aller au-delà de la seule observation des phénomènes et se traduire par des actions concrètes, coordonnées et visibles sur le terrain. La Ligue continuera à y prendre toute sa part.
Aux avant-postes de l’information
Cofondatrice de l’Observatoire de l’information santé et directrice éditoriale de la chaîne en ligne Acteurs de santé Tv, Stéphanie Chevrel défend une information fiable et sourcée au service des citoyens.

Plus de dix ans avant le lancement de la stratégie nationale de lutte contre la désinformation, Stéphanie Chevrel cofondait, avec Gaël de Vaumas, l’Observatoire de l’information santé, soutenu par la Chaire santé de Sciences Po. Offrant des contenus en ligne accessibles à tous, cette plateforme se fixait dès sa création, en 2014, la mission de « mieux comprendre et appréhender les nouvelles pratiques du journalisme de santé pour dégager les améliorations qui seraient profitables au service de tous ».*
Aux origines des fake news
Aujourd’hui, l’Observatoire regorge d’articles et de témoignages pour éclairer le grand public et s’attaque notamment aux fake news, un phénomène qui, pour Stéphanie Chevrel, s’est construit au fil des décennies. « Dans les années 50-60, seules les revues scientifiques informaient sur la recherche, les avancées de la médecine, raconte-t-elle. Dans les années 80, les médias se sont emparés de ce sujet en donnant la parole aux médecins, puis aux patients. Mais à partir des années 2000, à la suite de scandales sanitaires – le sang contaminé, le Mediator… –, la santé s’est déplacée dans les rubriques juridiques et politiques des médias, traitées par des équipes non formées au journalisme scientifique. Aujourd’hui, n’importe qui peut parler de santé. Nous sommes dans l’ère de l’infobésité, une surabondance d’informations propice à la diffusion de fake news. »
La réactivité, meilleur ennemi de l’information
Pour Stéphanie Chevrel, la désinformation est particulièrement vigoureuse dans le champ de la santé, où les enjeux économiques sont puissants et où l’émotion prend le dessus sur la raison. Elle est également favorisée par la pression que les médias font subir aux journalistes. Faute de temps, ils optent souvent pour le copier-coller des dépêches d’agences de presse ou reprennent les éléments de langage des communicants qui offrent parfois une information parcellaire et orientée.
Pour le grand public, difficile de se faire un avis. « D’où la pertinence d’une éducation aux médias, dès l’école, pour développer l’esprit critique, analyse Stéphanie Chevrel. Labelliser l’information fiable peut également être intéressant, à l’instar du label Health On the Net (HON – la santé sur le net), qui a malheureusement été abandonné. Quant à l’intelligence artificielle, sa capacité à agréer les données sans faire de tri ne garantit pas qu’elle aide à lutter efficacement contre la désinformation… »
* www.observatoiredelinfosante.com
LES BONS RÉFLEXES
pour vérifier une information en santé

On vérifie l’identité des personnes citées :
ont-elles une expertise reconnue ? Leurs propos sont-ils controversés ? Prennent-elles régulièrement la parole ? Ont-elles des liens d’intérêts avec des entreprises (une donnée vérifiable sur le site dédié transparence.sante.gouv.fr ) ?
On se fie plutôt aux sites internet reconnus :
• du Gouvernement (dont l’adresse se termine par « .gouv.fr ») ;
• des instituts et agences de l’État – Institut national du cancer, Santé publique France, Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM), Institut Gustave Roussy, Institut Curie, etc.) ;
• des médias généralistes (Le Monde, Radio France, etc.) ;
• des médias spécialisés de référence (Nature, The Lancet, etc.) ;
• des associations de patients comme la Ligue contre le cancer ou Patients en réseau.
On se méfie :
• des titres accrocheurs et des promesses trop aguicheuses ;
• des contenus affiliés à une entreprise à but lucratif ;
• des articles ou vidéos qui incitent à l’achat ;
• des contenus qui s’appuient sur des données sans les sourcer (un chiffre doit toujours renvoyer à la référence d’une étude que l’on peut soi-même consulter).

On recoupe les informations :
plus une information est répétée, plus elle a de chances d’être fiable.
En cas de doute, on en parle
à son pharmacien, son généraliste ou son oncologue.
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