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Relocalisation industrielle : “Notre objectif est d’augmenter la résilience de la France dans les crises”

Agnès Pannier-Runacher – la ministre déléguée auprès du ministre de l’Économie, des Finances et de la Relance, chargée de l’Industrie – a engagé un important programme de relocalisation industrielle dont, bien sûr, l’industrie pharmaceutique. Pour Vivre, elle revient aussi sur les enjeux mis en évidence par la crise sanitaire, de la lutte contre la pénurie de médicaments à la revalorisation de la recherche, en passant par la constitution de stocks stratégiques.
Article paru dans Vivre N°388 de décembre 2020.

Covid-19
Industrie
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Relocalisation

04/06/2021

Propos recueillis par Philippe Clouet

Quels sont les objectifs du plan d’action du Gouvernement pour la relocalisation des industries ?

C’est d’accroître la part de la production française dans la production industrielle mondiale. Nous avons, en France, des implantations qui pourraient se réaliser ou des usines se développer avec un petit coup de pouce : des simplifications administratives, une compétition internationale à armes égales grâce à la baisse des impôts de production que nous engageons, un soutien accru à la modernisation et à l’innovation… Il faut aussi améliorer l’accès des entreprises aux compétences industrielles. Avec la désindustrialisation à l’œuvre entre 2000 et 2016, nous avons perdu des compétences dans des métiers essentiels. Il nous faut, aujourd’hui, les retrouver et c’est tout le sens de la politique de reconquête industrielle engagée depuis trois ans avec le président de la République, le Premier ministre et Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, des Finances et de la Relance.

Mais qu’en est-il des médicaments et de l’industrie pharmaceutique ?

La crise sanitaire a montré la fragilité de la France en ce domaine et sa dépendance vis-à-vis de producteurs étrangers, notamment asiatiques. Les ruptures d’approvisionnement, en nette hausse ces dernières années, sont toutefois antérieures à la pandémie et révèlent des problèmes de fond, souvent complexes et multifactoriels. Face à cette situation, notre objectif est d’augmenter la résilience de la France dans les crises, aujourd’hui sanitaire et demain sans doute environnementale. Il ne s’agit pas de tout produire en France, mais de maîtriser nos besoins stratégiques. Notre frustration actuelle est d’avoir, en France, des centres de recherche et développement (R&D) de haute qualité, mais pas toujours ce qui suit en termes de production.

Quels moyens seront débloqués pour augmenter les capacités de production et sécuriser l’accès aux produits de santé

Vous pouvez parler au présent ! Ces moyens sont en effet déjà inscrits dans le plan de relance. Nous sommes partis d’un constat : la division par deux, en quelques années, de la part de la France dans la production pharmaceutique mondiale. En juin, j’ai annoncé, avec Olivier Véran, ministre des Solidarités et de la Santé, un plan d’action pour la relocalisation des industries de santé en France avec, notamment, le lancement d’un appel à projets de 120 millions d’euros sur les produits indispensables à la gestion de la crise sanitaire. Et le plan de relance contribuera aussi, bien sûr, à développer les industries de santé et soutenir la localisation des activités de R&D et de production en France. Il ne faut pas seulement relocaliser ou conserver les centres de R&D. Il faut aussi que nous soyons présents sur l’ensemble de la chaîne : sur les principes actifs, mais aussi les molécules innovantes et l’innovation en bioproduction ou en santé digitale. Nous nous appuierons, pour cela, sur un appel à projets « Résilience », qui prévoit 100 millions d’euros dès 2020 et 600 millions jusqu’en 2022 pour aider à relocaliser des industries critiques en France, mais également sur le quatrième programme d’investissements d’avenir, qui permettra d’investir massivement dans les technologies d’avenir en santé.

Face à cette situation, notre objectif est d’augmenter la résilience de la France dans les crises, aujourd’hui sanitaire et demain sans doute environnementale. Il ne s’agit pas de tout produire en France, mais de maîtriser nos besoins stratégiques.

Sur ce point, que pensez-vous de la campagne de la Ligue sur les pénuries de médicaments ?

C’est une démarche d’intérêt commun. Je pense notamment aux résultats très éclairants sur les pertes de chances. Je pense aussi à la mise en évidence du manque d’informations des patients et des professionnels sur les pénuries de médicaments, qui est un axe pour agir en prévention et en anticipation. Le sujet des pénuries de médicaments a donné lieu à toute une série de réflexions afin d’aboutir à une réponse. Dans la feuille de route établie par Agnès Buzyn lorsqu’elle était ministre de la Santé, il y avait déjà des orientations sur ce point, reprises ensuite par Olivier Véran. Il y a eu, aussi, la mission confiée à Jacques Biot, visant à réduire les pénuries de médicaments essentiels. Le rapport a été finalisé en février dernier, juste avant la crise sanitaire. Il montre la nécessité de répondre aux besoins des industriels français, tout en les incitant, en retour, à jouer le jeu.

Et où en est-on du projet de réserve nationale pour les médicaments d’intérêt thérapeutique majeur ?

Le sujet est complexe, car il faut tenir compte de nombreux éléments comme les délais de péremption, qui varient d’un médicament à l’autre. Mais le dossier va se concrétiser très vite sous la forme d’un décret. La liste des médicaments concernés est en cours de finalisation. Le stock pourra aller de deux à quatre mois pour les médicaments jugés stratégiques. Il y aura, bien sûr, des contrôles sur ces stocks, de même que sur la capacité à les gérer. Et la liste de ces médicaments est évolutive ; elle pourra être revue.

Il nous faut aussi encourager les parcours mixtes public-privé et faciliter l’entrepreneuriat pour les chercheurs.

Puisqu’il va y avoir des aides à la relocalisation, quelles seront les contreparties demandées aux industriels ?

C’est très simple : mener à bien le projet financé. On peut comprendre qu’un industriel rencontre des difficultés à certaines phases d’un projet de relocalisation, mais il faut en respecter la ligne directrice. Par ailleurs, on regarde, bien sûr, la soutenabilité du projet, afin de s’assurer qu’il est économiquement viable. En revanche, lorsqu’un projet de relocalisation est compétitif, il est par construction durable. Nous demandons donc un engagement fort aux industriels. En contrepartie, nous avons un effort à faire sur la réglementation. La France est en effet le pays où les délais d’autorisation sont les plus longs. Nous sommes aussi le pays d’Europe où le prix des médicaments est parmi les moins élevés. Ce n’est pas forcément très attractif. Il faut donc trouver un juste milieu.

Quelles interactions existent avec la recherche publique ?

Je l’ai dit tout à l’heure, la désindustrialisation des vingt dernières années nous a fait perdre des compétences, notamment en recherche appliquée. Il y a aussi un problème de fond sur l’attractivité de la recherche et la carrière des chercheurs. Regardez le prix Nobel de chimie attribué cette année à la Française Emmanuelle Charpentier et à une collègue américaine pour leurs travaux sur les ciseaux moléculaires. Cette femme exceptionnelle a travaillé durant vingt-cinq ans en Allemagne et aux États-Unis pour mener ses travaux, après avoir été formée – très bien – en France. D’où l’importance du projet de loi de programmation de la recherche 2021-2030, qui s’est déjà traduit, le 12 octobre, par la signature d’un accord historique sur les rémunérations et les carrières. Il s’agit, en l’occurrence, du plus grand plan de revalorisation et de promotion des carrières scientifiques depuis des décennies. Il nous faut aussi encourager les parcours mixtes public-privé et faciliter l’entrepreneuriat pour les chercheurs. C’est d’ailleurs ce que favorise la loi Pacte de mai 2019 portée par Bruno Le Maire et renforcée par la loi pour la recherche.

Nous avons contribué à la mobilisation des industriels et, lorsqu’il le fallait, notamment au début de la crise.

Quelles sont vos relations avec le ministère de la Santé ?

La pandémie a beaucoup rapproché nos deux ministères. Dès le début de la crise, nous nous sommes mis à disposition du ministère de la Santé. Nous avons contribué à la mobilisation des industriels et, lorsqu’il le fallait, notamment au début de la crise, nous sommes aussi allés chercher des fournisseurs à l’étranger. Je prends deux exemples. D’une part, la création – ou plutôt la recréation – d’une filière française de production de masques. Même chose, aujourd’hui, avec la réorientation d’une entreprise de cotons tiges vers la production des écouvillons nécessaires à la réalisation des tests PCR. Autre exemple : la mobilisation d’Air Liquide pour produire des respirateurs destinés aux services de réanimation. Toutes ces actions ont renforcé la complémentarité de nos deux ministères. Nous œuvrons ensemble au contrat stratégique de filière des industries de santé. Et Olivier Véran travaille à adapter certains dispositifs, par exemple dans le cadre du PLFSS pour 2021 sur les autorisations temporaires d’utilisation (ATU), très utiles en cas de crise sanitaire.